Домой Работы Центра В СМИ L’Ouzbékistan sur liste rouge : un choix justifié ?

L’Ouzbékistan sur liste rouge : un choix justifié ?

Jeudi 25 Septembre, le Quai d’Orsay a annoncé l’élargissement de la liste des pays déconseillés aux voyageurs[1], dans le cadre de l’intervention armée contre Daech. Cette mesure est venue un jour après l’exécution de l’otage français Hérvé Gourdel, revendiquée par l’Etat Islamique. Parmi les pays concernés, l’Ouzbékistan est le seul pays d’Asie centrale à y être mentionné.

Etonnant, d’abord, le fait que la liste des pays sous alerte nous rappelle la carte si débattue des « Chocs des civilisations » du professeur Samuel Huttington : on y retrouve, en effet, ce qu’il a appelé la « Civilisation Islamique ». Encore plus surprenant, l’Ouzbékistan fait partie de ces pays dits à risque alors que d’autres, comme le Tadjikistan où des bases de combattants existent dans les hautes montagnes du Pamir[2], n’y figurent pas.

Communiqué du Ministère des Affaires Etrangères, 25 juillet 2014 :
«Dernière minute: dans le contexte de l’intervention de la coalition internationale contre Daech, et face au risque accru d’enlèvements et d’actes hostiles contre les ressortissants des pays membres de la coalition, les Français résidant ou de passage dans le pays sont invités à renforcer leur vigilance.»

La question se pose donc, l’Ouzbékistan est-il vraiment sous la menace imminente des mouvements djihadistes ? Quels sont les arguments du Ministère des Affaires Etrangères pour placer le pays le plus, voire même « trop », sécurisé d’Asie centrale sur cette liste ?

La sécurité en Ouzbékistan : une priorité

Première justification évidente : la médiatisation de l’exécution d’Hérvé Gourdel. Certains français ont reproché à l’Elysée de ne pas prendre des précautions et de ne pas prévenir la population sur les zones qui pourraient éventuellement présenter un danger. En conséquence, le gouvernement a pris la décision de mettre en rouge tous les pays où il y a eu des mouvements islamistes dans le passé.

Mais les cas des différents mouvements islamistes ne sont pas à confondre, ni à sortir de leur contexte. L’Ouzbékistan est loin d’être similaire à l’Algérie, sinon en surface. Le contexte historique entre la France et l’Algérie n’est bien sûr pas comparable, et les récentes interventions des français au Mali et en Lybie ont renforcé un sentiment anti-français. Ajoutons que les relations entre les services secrets algériens et les groupes islamistes sont bien complexes. Dans l’affaire de l’assassinat des moines de Tibhirine en 1996[3] et plus récemment, pendant l’intervention française au Sahel en 2013[4] les services secrets d’Algérie ont été accusés de manipuler les groupes terroristes, menant ainsi un double rôle. Maintenir les terroristes en activité serait, selon certains, vital pour le pouvoir actuel afin de justifier sa légitimité en tant que « gardien de paix » sans remettre en question le régime.

La situation en Ouzbékistan est tout le contraire, puisqu’il s’agit là du pays le plus sécurisé d’Asie centrale, avec une présence massive des services secrets et de maintien de l’ordre et une politique anti-islamiste radicale. Pour ne donner qu’un exemple, le port de la barbe peut donner lieu à des interrogations et à une surveillance accrue, également par les mahalla.

La menace djihadiste, aujourd’hui une chimère

Il faut également prendre en compte la perception de l’Islam ainsi que la question de la laïcité dans les différents pays musulmans. Notamment, en Asie centrale, l’Islam n’est pas régulateur des sociétés. Les pays sont tous laïcs, héritage de l’Union soviétique oblige. Malgré le retour de l’Islam après l’indépendance, la région a gardé cette tradition. Les nouveaux courants, radicaux voire fondamentalistes, ont été en grande partie rejetés par la population. Une politique reprise par les Etats, et notamment l’Ouzbékistan qui combat sans merci les groupes djihadistes depuis 1996.

Si l’Ouzbékistan figure sur la liste des pays déconseillés aux voyageurs par le Ministère des Affaires Etrangères, c’est bien parce que plusieurs groupes islamistes peuvent y être trouvés. Pourtant sans potentiel à prendre les armes.

A lire sur Novastan.org : Islamisme en Asie Centrale, regards croisés

Il est certain que la découverte d’un nouveau groupe islamiste, nommé Khorasan[5] par les Etats-Unis, a eu un effet considérable sur cette décision.  Ce groupe, dont on ne sait pas le nombre de combattants ni leurs nationalités, a fait jour en 2013 en Syrie[6]. En vérité, il ne s’agit pas d’un groupe bien structuré avec une hiérarchie définie et avec un but précis, mais plutôt d’un ensemble de combattants venant des pays post-soviétiques, d’Afghanistan, du Pakistan, du Yémen et d’Europe. La plupart des membres sont des vétérans des guerres au Tadjikistan, en Afghanistan et en Tchétchénie (Russie), donc en quelques sorte les restes d’Al-Qaeda, considérablement détruit et affaibli depuis 2001. La fin temporaire de la guerre en Afghanistan et l’ouverture d’un nouveau territoire de Jihad au Moyen Orient ont donc incité ces groupes à déplacer leurs espaces de combats.

D’abord venus en Syrie, ils sont maintenant présents en Irak auprès de l’Etat Islamique en Irak et au Levant. Cependant, ce groupe n’a pas vocation à continuer ses combats en Asie centrale et en Afghanistan afin de reconstituer le Khorasan, une région du troisième khalifat Islamique. Le nom de Khorasan, donné par les Américains, fait notamment référence aux hadiths (les paroles du prophète Mohammed), qui disent « Il y aura de nombreuses armées après moi. Vous devez vous joindre à celle qui viendra du Khorasan » ou encore « Thawban a rapporté que le Prophète a dit : «Les bannières noires viendront de l’est et leurs cœurs seront aussi fermes que l’acier. Quiconque entend parler d’eux devra les rejoindre et leur porter allégeance même si cela signifie ramper sur la neige.» [7].

Ouzbekistan frontière

Le nom de Khorasan ne signifie pas leur retour en Asie centrale : bien au contraire c’est un appel au combat des djihadistes. Imaginons même qu’ils aient décidé de revenir dans la région, ce serait chose quasi impossible à cause de la logistique nécessaire pour déplacer combattants, armements et autres équipements en passant par l’Iran ou le Caucase. Mais si le Quai d’Orsay avait conçu un tel scénario, pourquoi alors les conseillers politiques n’auraient-ils pas pris en compte le cas du Tadjikistan, bien plus vulnérable que l’Ouzbékistan aux risques des terrorismes islamistes ?

A lire sur Novastan.org : L’extémisme religieux en Asie centrale : réalité, chimère ou paravent ? 

Le deuxième groupe présent en Ouzbékistan est le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO). Bien qu’inscrit sur la liste des groupes terroristes internationale, le MIO ne présente plus de risque depuis déjà une dizaine d’années. De fait, le mouvement a été divisé et s’est d’ailleurs tourné vers le Jihad international plutôt qu’un retour en Ouzbékistan. Aujourd’hui, son activité est concentrée sur les combats en Afghanistan et dans les régions de Waziristân au Pakistan. La menace de MIO ne peut peser sur l’Ouzbékistan qu’une fois l’Afghanistan conquis pas les djihadistes.

Une instabilité plutôt sociale

Les raisons à cette vigilance accrue de la part du Quai d’Orsay pourraient donc être plutôt sociales et politiques. Entre autres, depuis le début de l’année 2014 en Ouzbékistan, plusieurs zones de maladie du charbon, transmise par les animaux domestiques[8], ont été détectées. D’ailleurs, le gouvernement met l’accent sur ce problème dans son communiqué de presse[9].

Sur la scène politique, les élections parlementaires et présidentielles à la fin de l’année 2014 et au printemps 2015 pourraient effectivement changer la donne. Il ne faut pas exclure une éventuelle déstabilisation pendant ou après celles-ci. Dernièrement, les crises au sein de la famille présidentielle ouzbèke ont démontré que le pays n’est finalement pas sous le contrôle total de la famille Karimov, mais que d’autres forces sont présentes, cachées pour le moment mais potentiellement inquiétantes pour le pouvoir en place.

Quoi qu’il en soit, l’instabilité redoutée par le gouvernement français, notamment dans les régions frontalières, ne fait pas l’écho de ces problèmes mais uniquement d’une menace terroriste injustifiée. Difficile, donc, de comprendre la place de l’Ouzbékistan sur cette liste du MAE. Surtout sans son voisin, le Tadjikistan.

Akhmed Rahmanov

Relu par Marion Biremon